CLARKSON
Lettre aux auteurs du Journal de Paris, sur l'esclavage
1790


LETTRE AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS.

MESSIEURS,

JE trouve dans le supplément de votre journal, du 24 janvier 1790, une lettre de M. Mosneron de l'Aunay, à laquelle je me serais cru autorité de répondre par le seul motif de précautionner le public contre ses assertions erronées et contre les conséquences qu'il en tire ; à plus forte raison le suis-je, étant nommé dans cette lettre, moi qui n'ai jamais eu rien de commun avec M. Mosneron de l'Aunay.

M. Mosneron avance que quatorze dépositions entendues à la barre de la Chambre des communes d'Angleterre, de la part de témoins qui ont résidé en Afrique, démontrent trois faits : 1°. que l'esclavage existe dans cette contrée de temps immémorial ; 2°, que ces peuples font des sacrifices humains, et 3°. que ce vaste continent n'offre que très peu d'objets de commerce. Les observations que j'ai à faire, Messieurs, sur ces trois articles, occuperont un très grand espace de votre journal, et je serai par-là privé, pour le présent, de relever plusieurs autres méprises de M. Mosneron de l'Aunay.

Je viens au premier article, que les quatorze témoins en question ont prouvé que l'esclavage existe en Afrique de temps immémorial ; je ne m'arrêterai pas sur l'absurdité qu'il y aurait à croire que des personnes qui n'ont fait, pour ainsi dire, que passer dans un pays puissent prouver la situation où il était dans des temps antérieurs de plusieurs siècles, je supposerai que la chose est ainsi, et j'accorderai à M. de l'Aunay plus encore que ses quatorze témoins ne peuvent prouver. Qu'en conclura-t-on ? Quoi ! parce qu'un mal existe de temps immémorial, est-ce une raison pour qu'il continue à jamais ? Si l'antiquité des usages leur sert de justification, les coutumes les plus barbares trouveraient une excuse, et auraient dû être conservées et autorisées jusqu'à nos jours ; ainsi l'on aurait eu tort en France de renverser le despotisme, parce qu'il y régnait depuis longtemps, et la Nation aurait dû conserver ses chaînes.

Je n'ignore pas quel est votre but en cherchant à prouver que l'esclavage a de tout temps existé en Afrique : vous voudriez persuader à l'univers que les esclaves qu'on en tire pour les porter sur vos plantations étaient esclaves dans leur pays natal, et que par conséquent cette exportation ne change que leur demeure et non leur état. Mais cette assertion est fausse ; et pour le prouver, je citerai les parties de la côte d'Afrique qui sont les plus voisines des établissements français, du Sénégal et de Gorée, et je vous citerai des témoins existants dans cette capitale.

J'établis comme un fait positif, que dans le royaume de Cayor on ne compte que mille esclaves sur quinze cents mille âmes, nombre auquel s'élève la population totale ; et la même proportion existe entre les libres et les esclaves dans les royaumes voisins de Sin et de Sallum. La manière dont on fait les esclaves est la même dans ces trois royaumes : la source qui en procure davantage est le pillage par lequel ces infortunés sont arrachés à leurs familles par des voleurs nocturnes ; la condamnation pour des crimes vrais ou supposés en fournit encore quelques-uns. Or, comme le pillage s'exécute indistinctement sur tout ce qu'on rencontre, libres ou esclaves, et comme la condamnation tombe de même sur les uns comme sur les autres, il en résulte évidemment que l'un et l'autre moyen procure les esclaves d'une classe comme de l'autre dans la même proportion où ils existent dans la population générale du pays ; c'est-à-dire que sur quinze cents un esclaves qu'on extrait de ces contrées, on peut en regarder environ quinze cents comme ayant été libres dans leur pays, et à qui, par conséquent, cette exportation ne fait pas quitter seulement leur domicile, mais change cruellement leur existence.

Je compte assez sur les informations nombreuses et authentiques que je me suis procurées de cette partie de la côte, pour pouvoir affirmer ces faits ; et quoique je n'aie pas eu l'honneur de converser avec M. le Chevalier de Boufflers, j'ai assez de confiance dans ses sentiments, et dans la bonté des informations qu'il a prise récemment sur les lieux de l'état des choses dans ce pays, pour en appeler à son témoignage.

Je suppose pour un instant que toute la population que vous exportez d'Afrique y était esclave avant de l'être dans vos colonies, cette supposition servirait peu votre cause ; car vous ignorez absolument quelle est, dans ces contrées, la condition des esclaves, quelque petit que soit leur nombre. Vous n'êtes pas mieux informé à cet égard que vous ne l'êtes des règles de la morale, lorsque vous dites que l'ancienneté autorise un vice.

Pour comparer l'état et le traitement des esclaves en Afrique et dans vos colonies, je m'en rapporterai, d'un côté, aux témoignages des personnes que je viens de citer, et, de l'autre, à vous-même. En Afrique, le travail qu'on impose aux esclaves est facile et modéré ; dans vos colonies, il est dur et insupportable. Là, il y a des jours entiers de repos et de délassement ; chez vous, les jours et les années se succèdent toujours semblables et sans aucun relâche à leurs fatigues, et les jours et les années se passeront encore, jusqu'à ce qu'enfin la nature refuse à leurs membres épuisés la faculté de se mouvoir pour servir votre avarice et votre ambition. Dans le premier état, ils sont encouragés par l'exemple de leurs maîtres, qui, sans aucune distinction, supportent le même travail ; chez vous, ils font sans cesse excités par le fouet : c'est en vain qu'ils vous exposent leur maladie ou leur faiblesse ; des châtiments sont votre unique réponse.

Observons encore que les esclaves mangent, en Afrique, avec les enfants de leurs maîtres, qu'ils partagent la même nourriture, qu'ils couchent dans la même chambre que leur maîtres, ou dans une autre également bonne. Quel est, à cet égard, leur traitement chez vous ? Une distance immense : à peine sont-ils dignes d'approcher de votre présence ; vous les regardez comme un ordre inférieur de la création, ils sont même au-dessous de vos chiens ; car vous jouez familièrement avec ceux-ci, tandis que vous ne toucheriez pas la main à vos esclaves ; c'est avec le fouet seul que vous pouvez les toucher. En un mot, je ne puis trouver une idée pour exprimer la distance immense que vous observez d'avec eux, qu'en la comparant à celle qui est entre un Dieu et un reptile.

On ne connaît point en Afrique l'usage du fouet, avec lequel vous déchirez et mutilez par calcul arithmétique la chair de vos malheureux esclaves ; on ne voit pas, comme chez vous, des barbares leur crever un oeil dans les excès de la colère et du caprice, et l'on n'y voit pas les marques ineffaçables que tracent chez vous, sur le dos de vos esclaves, le despotisme et la cruauté de vos agents.

C'est donc en vain, Monsieur, que vous invoquez à votre secours ce fait, d'ailleurs faux, que l'esclavage a existé de tout temps en Afrique ; car premièrement l'antiquité d'une coutume n'en peut autoriser l'injustice ; et secondement, quand même tous les esclaves que vous vous procurez auraient été esclaves chez eux, ils trouvent une différence non moins cruelle dans leur changement de condition, que dans le changement de domicile.

La seconde assertion des quatorze témoins cités, est que l'on faisait des sacrifices humains en Afrique. Je ne m'arrêterai pas à vous dire qu'il n'y a que deux ou trois de ces témoins qui ont affirmé l'existence de cette coutume, et que ceux-là même ne l'ont pas vue par eux-mêmes ; je supposerai encore que le fait soit vrai ; qu'en résultera-t-il ? Sera-ce une raison suffisante pour vous autoriser à persécuter et enchaîner chez un peuple qui ne vous a fait aucun tort ? L'Histoire ne nous apprend-elle pas que les anciens Gaulois, les Bretons, et les Germains avouent ce même usage, lorsqu'ils étaient au même degré de civilisation que les Africains d'aujourd'hui ? Jules César, ou d'autres avides conquérants, se sont-ils appuyés de cette raison pour aller mettre ces peuples à feu et à sang, ou pour les enchaîner ! Le devoir d'un peuple éclairé, dans le cas où un tel usage existerait parmi les Africains, serait de leur apprendre qu'ils sont dans l'erreur, de les amener à la civilisation ; mais au lieu de cette conduite, vous continuez criminellement un commerce, qui est un obstacle insurmontable à leur civilisation, puisque, s'il existe des coutumes barbares chez eux, il en assure et encourage la continuation.

Une troisième assertion des quatorze témoins que l'on a cités, est que ce vaste continent de l'Afrique n'offre que peu d'objets de commerce.

Comment M. Mosneron de l'Aunay a-t-il pu se mettre dans la tête, malgré l'appui de ses quatorze témoins, qu'un espace aussi immense que l'Afrique ne peut offrir que peu d'objets de commerce ? J'aurais peine à me le persuader, si je n'avais fréquemment éprouvé que l'intérêt et les préjugés pervertissent le jugement. Eh bien ! il n'existe peut-être pas une partie du globe plus fertile, où les productions de la Nature soient aussi multipliées et aussi précieuses que l'Afrique, et où un autre commerce fondé sur des vues pures et humaines, puisse trouver une plus belle perspective de grands profits. On compte parmi ces productions très variées, les bois, le coton, l'indigo, le tabac, le riz, les gommes, le millet, les épices de diverses espèces, les fruits, le miel, la cire, l'ambre gris, l'ivoire et l'or. Les bois pour l'ébénisterie, et les bois de teinture y sont admirables ; on y récolte trois espèces de coton quant à la couleur, du blanc, du coton de Syam, et du cramoisi : ce dernier n'a encore été trouvé qu'en Afrique, et les autres ont une qualité supérieure à ceux connus de tous les autres pays de la terre.

Sur quel fondement M. Mosneron de l'Aunay avance-t-il donc que ces productions, ou d'autres semblables, n'existent pas en Afrique ? C'est sur la foi de ces quatorze dépositions, qu'il n'a probablement jamais lues. Quant à moi, je ne vous parlerai pas aussi légèrement : outre que j'ai par devers moi tous les témoignages qui ont été donnés dans cette affaire, de l'abolition de la traite, j'ai une collection considérable de toutes les productions que je viens de citer, et de beaucoup d'autres objets ; et si M. de Mosneron de l'Aunay continue d'induire le public en erreur, en contredisant l'existence de ces productions, je ferai venir cette collection d'Angleterre avec toutes les preuves convenables, je les présenterai à la barre de l'Assemblée nationale, si elle daigne m'entendre avec les amis des Noirs. Cette Collection démontrera la possibilité de former un commerce nouveau et très productif.

Je ne bornerai pas ici ma réponse ; M. Mosneron affiche des connaissances sur le Commerce anglais. Il aurait donc dû s(avoir qu'il s'expédie d'Angleterre nombre de Vaisseaux pour l'Afrique, non pour y faire le commerce des corps de ses habitants, mais pour y trafiquer ces productions mêmes, dont il nie l'existence. Je lui citerai le Port de Bristol entre autres, qui, à lui seul, expédie annuellement treize bâtiments pour ce genre de commerce. J'y étais, il y a peu de mois ; un de ces navires appartenait à M. Ovérend, six à M. Biggs, et les six autres à messieurs Teast et compagnie.

M. Mosneron aurait dû savoir que les vaisseaux négriers, anglais eux-mêmes, achètent dans certains endroits de la Côte d'Afrique, du riz supérieur en qualité à tout autre ; qu'ils apportent en Angleterre de l'ivoire, du poivre de Malaguette, de l'huile de Palmier ; il aurait dû savoir que (malgré les obstacles qu'apporte la traite des esclaves à l'exploitation et échange des productions naturelles du Pays) il ne s'en importe pas, de ces productions, pour une valeur moindre de deux millions et demi tournois chaque année.

J'ajouterai deux mots, relativement à ces quatorze témoins, dont il cite le dire, d'après le Mercure de France, sans avoir.lu leurs dépolirions originales, et sans connaître le caractère personnel de ces témoins.

Premièrement, M. Mosneron ne sait pas ou il a oublié de dire, que les quatorze personnes, dont on a pris les dépositions, n'étaient que les témoins présentés par les marchands d'esclaves, que ceux de l'autre parti n'ont pas encore été entendus. M. Mosneron ne sait pu où il a oublié de dire, que ces témoins sont tous gens intéressés à la continuation de la traite des noirs. Trois d'entre eux (Messieurs Barnes, Miles et Weuves) sont Membres de la Compagnie d'Afrique ; Messieurs King et Anderfon sont des armateurs pour la traite des noirs, et les autres sont des Capitaines de vaisseaux Négriers. M. Mosneron ne sait pas ou il a oublié de dire, que ces témoins se contredisent d'une manière si manifeste qu'ils ont fait le plus grand tort à leur propre cause ; si M. Mosneron le savait, et ne l'a pas dit, il est coupable d'avoir caché la vérité ; s'il n'est pas instruit, il ne doit pas écrire sur un sujet qu'il ignore.

Après tout, sur quelle autorité s'appuie M. Mosneron de l'Amay, pour avancer que ces quatorze témoins ont prouvé ces assertions qu'il cite ? - sur l'autorité du Mercure de France. Mais j'ai entre mes mains ces propres dépositions, et j'en appelle à leur contenu. J'étais présent, lorsque ces témoins ont été interrogés à la barre de la Chambre des Communes d'Angleterre, et ce que j'ai entendu m'a convaincu que leurs dépositions sont d'une valeur inappréciable, en faveur de la cause de l'humanité et de l'abolition de la traite des esclaves.

Quant aux deux autres preuves que donne M. Mosneron, de la vérité de ces trois assertions, premièrement, le rapport des différents voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'Afrique ; je le prierai de me nommer ces voyageurs, et secondement, s'il tient cela de ses conversations avec les esclaves des colonies, je donnerai des éloges bien mérités à la condescendance qu'il a eue, en conversant avec ces infortunés, et franchissant la distance immense qui existe entre un maître et un esclave, entre un blanc et un noir.

Signé CLARKSON.

De l'Imprimerie de Veuve HERISSANT, rue Neuve Notre-Dame, à la Croix d'or


(D'après La Révolution française et l'abolition de l'esclavage, t. VII.)



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